
JDN Solutions. Vous avez levé le voile à l’occasion de Solutions Linux 2010 sur une stratégie centrée sur les grands comptes du secteur privé. Qu’en est-il des premiers projets que vous avez signés sur ce terrain ?
Alexandre Zapolsky. Les grands comptes du secteur privé se tournent en effet vers l’Open Source. C’est une tendance lourde que nous observons depuis le second semestre 2009. Sur cette période, nous avons signé avec 11 grandes entreprises françaises, dont une compagnie aérienne, une banque, une compagnie d’assurance ou un géant de la distribution. Ces projets portent sur la définition de véritables schémas directeurs Open Source.
Ces acteurs recherchent en effet à ouvrir leur politique d’achat informatique. Les grands éditeurs, Microsoft, Oracle, IBM, SAP, représentent pour certains d’entre eux près de 80% de leurs fournisseurs de logiciels. Quand certains de ces éditeurs augmentent d’un coup leurs tarifs de maintenance, les DSI le vivent assez mal. Et on peut les comprendre. Ils avaient historiquement développé des politiques applicatives de type brique à brique, avec pour objectif de ne pas dépendre d’un éditeur. Avec la concentration du marché des logiciels propriétaires, ils se retrouvent coincés. Changer de fournisseurs devient de plus en plus compliqué.
Le nombre de grands éditeurs se réduisant, il devient de plus en plus difficile de discuter les tarifs. Cet enjeu est particulièrement important au vue du niveau que peuvent atteindre les budgets de certaines directions informatiques françaises. Ils représentent parfois plus d’un milliard d’euros. Il est donc crucial pour ces grands groupes de retrouver cette marge de négociation. L’Open Source devient dans ce contexte un levier pour gérer ce risque industriel en proposant un nouveau biais pour diversifier les fournisseurs de logiciels.
Sur quels domaines portent ses grands projets Open Source ?
Ces entreprises souhaitent se doter d’une gouvernance Open Source. L’idée est de s’équiper dès que cela est possible de logiciels libres dans le cadre des nouveaux déploiements. Dans cette optique, les DSI souhaitent définir des catalogues de solutions reposant sur des modèles d’assurance et de réassurance. Mais également des grilles d’évaluation portant à la fois sur les compétences et l’infrastructure technique existantes, en vue d’analyser la faisabilité d’un projet. Elle nomme des responsables en charge de cette gouvernance. Il s’agit véritablement d’une nouvelle fonction au sein de la DSI.
Les grandes entreprises avec lesquelles nous travaillons planchent des solutions Open Source aussi bien sur pour l’infrastructure serveur que pour le poste de travail. Sur la partie serveur, la base de données PostgreSQL a par exemple été sélectionné par certains de nos grands clients dans le privé comme alternative possible à Oracle pour les systèmes critiques. Du côté des postes de travail, nous réalisons des études de cadrage portant sur la suite bureautique Open Source OpenOffice, voire même déjà des projets de migration. Dans ce domaine, nous accompagnons notamment une grande banque, une compagnie d’assurance, et un industriel de l’agroalimentaire. Il est clair également que l’arrêt du support de Windows XP va conduire les DSI à s’interroger sur l’opportunité d’un OS Open Source.
Vous étiez présent lundi 19 avril dernier à San Francisco à l’Open Source Think Tank 2010. Les tendances que vous évoquez se retrouvent-elles également aux Etats-Unis ?
Les grandes DSI américaines font face à la même problématique que leurs homologues français, et cherchent elles aussi des leviers pour diversifier leurs fournisseurs. J’ai notamment eu lors du Think Tank un échange sur ce point avec le directeur technique de la ville de San Francisco. Cette DSI a défini une politique de sourcing très claire pour diversifier ses fournisseurs. Au-delà d’un budget de 100 000 dollars, tout projet informatique implique de consulter des acteurs Open Source. Le lancement de cette nouvelle démarche fait suite à l’élection en 2003 de Gavin Newsom à la mairie de San Fransisco, et l’impulsion d’une politique IT d’innovation.
La plupart des grandes DSI américaines sont d’accord avec ce point de vue, mais elles font face à une opposition farouche des éditeurs propriétaires qui utilisent tous les moyens possibles pour contrer la tendance. Les connivences sont nombreuses entre les géants américains de l’édition de logiciels et les grandes DSI. Les éditeurs n’hésitent pas à faire une place à leurs plus grands clients au sein de leur conseil d’administration. C’est une pratique courante aux Etats-Unis qui ne passerait pas en France. De même du côté des plus petits acteurs IT qui ne lèveront pas le petit doigt pour dénoncer ces pratiques. Quoi qu’ils disent, l’un de leur grand objectif la plupart du temps est en effet de se faire racheter par un plus gros. Il n’est donc pas dans leur intérêt de critiquer un futur potentiel acquéreur.
L’édition de logiciels américaine est donc globalement opposée au logiciel libre ?
L’objectif principal de la plupart des éditeurs américains est de créer un écosystème dans lequel le client est captif. C’est aussi le cas des start-up dans la mesure où leur valorisation est mesurée en premier lieu au regard du nombre de clients qu’elles ont pu capturer. Donc le Libre n’est pas la voie qu’ils privilégient. Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont pas recours pour certains des doubles licences, combinant Open Source et propriétaire, qui finalement aboutissent au même résultat.
Au final, cet environnement crée un climat propice pour les entreprises européennes telle que la nôtre qui prônent un modèle 100% libre. Cette analyse valide tout le travail que nous avons amorcé depuis deux ans aux Etats-Unis, et le lancement de notre implantation à San Francisco.
Nadiya SHUR
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